L’Italie, prisonnière de son passé algérien à l’heure des mutations diplomatiques

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L’Italie, prisonnière de son passé algérien à l’heure des mutations diplomatiques

Marco Baratto

Le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté, vendredi 31 octobre, une nouvelle résolution renouvelant le mandat de la MINURSO (Mission des Nations Unies pour le référendum au Sahara Occidental), marquant un moment crucial dans la longue et complexe querelle autour du Sahara. Avec onze voix pour, aucune contre et trois abstentions (Chine, Russie, Pakistan), le texte – proposé par les États-Unis et soutenu activement par la France – consacre le plan d’autonomie marocain de 2007 comme la base « réaliste et crédible » d’une solution politique durable. Pour la première fois, le Conseil introduit aussi clairement le concept d’autonomie sous souveraineté marocaine comme cadre de référence des négociations à venir, sous l’égide de l’ONU.

Ce vote, hautement symbolique, confirme un basculement dans la perception internationale du conflit : le temps des illusions est révolu, et la voie du pragmatisme s’impose. Les États-Unis, la France et le Royaume-Uni – trois membres permanents – ont affirmé que la proposition du Maroc est « sérieuse, crédible et réaliste », la seule capable de garantir stabilité, sécurité et développement dans la région. Pour Rabat, c’est une victoire diplomatique majeure, qui traduit l’aboutissement d’une stratégie de long terme visant à construire un consensus international autour d’un projet conciliant souveraineté nationale et ouverture politique.

La session du Conseil a révélé un large consensus. De nombreux membres non permanents, notamment la Sierra Leone et la Danemark, ont salué le plan marocain comme une base « sérieuse, pragmatique et conforme au droit international ». L’Afrique y voit un modèle possible de résolution pacifique des différends territoriaux, fondé sur l’autonomie et la coopération régionale. Le représentant de Copenhague a d’ailleurs souligné que cette approche « offre une perspective concrète de stabilité, en accord avec les principes de la Charte des Nations Unies ».

Mais parmi les évolutions les plus notables figure celle de la Russie, qui a choisi de s’abstenir. Ce geste, loin d’être anodin, marque un repositionnement diplomatique. Moscou, tout en maintenant un ton mesuré, a reconnu que « le plan d’autonomie du Maroc constitue une base concrète et utile pour le dialogue ». Cette inflexion démontre la volonté russe d’agir en acteur équilibré, soucieux de préserver la stabilité régionale tout en affirmant son indépendance face aux logiques de bloc. La Chine, elle aussi abstentionniste, a adopté une posture prudente mais constructive, réaffirmant son attachement à une solution « juste, durable et mutuellement acceptable ».

En revanche, l’Algérie, soutien historique du Front Polisario, s’est isolée davantage. Elle a refusé de participer au vote, dénonçant un texte « insuffisant » car il ne mentionne pas explicitement le principe d’autodétermination. Cette abstention volontaire a été interprétée par de nombreux diplomates comme le signe d’un embarras croissant et d’un isolement diplomatique. Le discours algérien reste figé dans une logique idéologique héritée de la Guerre froide, déconnectée des réalités actuelles du Maghreb et de l’Afrique.

Et c’est précisément sur ce point que le cas italien mérite d’être interrogé. Car si le Maroc, la France, les États-Unis, la Russie et même la Chine s’inscrivent désormais dans une approche pragmatique et tournée vers l’avenir, l’Italie demeure prisonnière d’une lecture diplomatique héritée des années 1960. Quel que soit le gouvernement au pouvoir – progressiste ou conservateur –, Rome continue d’entretenir avec Alger un rapport quasi sentimental, fondé sur des réflexes postcoloniaux et sur la mémoire de son rôle dans l’indépendance algérienne.

Historiquement, l’Italie a joué un rôle économique non négligeable dans la reconstruction de l’Algérie indépendante : elle y voyait un partenaire méditerranéen et un contrepoids à la domination française. Mais cette relation, jadis stratégique, s’est transformée avec le temps en un lien déséquilibré, presque contraignant, qui freine aujourd’hui la capacité de l’Italie à adopter une diplomatie méditerranéenne moderne. Le partenariat énergétique et centré sur le gaz algérien reste la colonne vertébrale d’une politique étrangère qui n’a pas su évoluer.

Ainsi, face à la dynamique internationale en faveur du plan d’autonomie marocain, Rome garde un silence embarrassé, incapable de prendre position avec clarté. Cette inertie traduit une forme d’« autocensure stratégique » : l’Italie redoute de froisser Alger, au risque de compromettre son approvisionnement énergétique, mais elle se prive du même coup d’un rôle diplomatique actif dans le Maghreb. Dans un contexte où le Maroc s’impose comme un pôle de stabilité, d’investissement et d’innovation, l’absence italienne apparaît comme une anomalie.

Cette diplomatie figée est symptomatique d’un mal plus profond : l’Italie reste enfermée dans une vision romantique du Sud méditerranéen, comme si le monde arabe était encore celui des luttes de libération nationale. Or, le Maghreb de 2025 est un espace de transformation rapide, où la stabilité se construit sur le réalisme et la coopération économique. Le Maroc dialogue avec Washington, Paris, Londres, Moscou et Pékin ; il attire les capitaux du Golfe et se projette vers l’Afrique subsaharienne. Pendant ce temps, Rome continue de raisonner avec les schémas du siècle passé.

Cette inertie prive l’Italie d’une position de leadership régional. Là où l’Espagne a progressivement ajusté sa politique, reconnaissant la pertinence du plan marocain, l’Italie reste bloquée par un réflexe idéologique : la peur de rompre avec une « amitié algérienne » devenue, au fil du temps, un véritable carcan. Ce lien, qui fut économique et politique, s’est transformé en un , un nœud qui étouffe toute ambition méditerranéenne italienne.

Il est temps pour Rome de comprendre que le monde a changé. L’équilibre du Maghreb ne se définit plus en fonction des antagonismes de la Guerre froide, mais autour d’une logique de stabilité, de développement et d’intégration régionale. En restant figée dans une politique du passé, l’Italie se marginalise et se condamne à un rôle secondaire, alors même que son histoire, sa géographie et ses intérêts économiques devraient l’inciter à jouer un rôle moteur.

Le vote du 31 octobre au Conseil de sécurité est bien plus qu’un signal pour le Maroc : c’est un test pour la maturité diplomatique européenne. Tandis que Paris assume son choix et que Madrid s’adapte, Rome persiste à regarder le Maghreb à travers le prisme poussiéreux des années 1960. Or, le temps est venu pour l’Italie de se libérer de ce passé et de s’ancrer dans une diplomatie méditerranéenne moderne, ouverte, lucide et tournée vers l’avenir.

Car si le Maroc avance, si le Conseil de sécurité se transforme, si la Russie et la Chine s’adaptent, l’Italie, elle, reste immobile. Et dans un monde où la vitesse diplomatique fait la puissance, l’immobilisme équivaut à une absence.

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