Le Monde sous le feu des critiques : les Marocains défendent la singularité de leur pays
Le Monde sous le feu des critiques : les Marocains défendent la singularité de leur pays
(La diaspora marocaine à Paris répond au journal Le Monde)
Par Zakia Laâroussi
Il est des lectures qui trahissent moins l’objet qu’elles prétendent analyser que le regard de celui qui les formule. L’article de Le Monde sur le Maroc appartient à cette catégorie : il nous renseigne sur les obsessions d’une certaine presse occidentale, mais très peu sur la réalité d’un pays qui ne cesse pourtant de déjouer les schémas faciles. On y retrouve une vieille habitude : ramener l’histoire pluriséculaire du Maroc à un théâtre binaire où s’affronteraient un roi et des islamistes, comme si la profondeur d’une nation pouvait se résumer à une dramaturgie de circonstance.
Mais le Maroc n’est pas une équation simpliste. C’est une civilisation en mouvement, façonnée par treize siècles d’histoire, de diplomatie, de culture et de sagesse accumulée. Réduire ce pays à un duel entre le palais et quelques courants politiques, c’est confondre l’écume des choses avec le fleuve de l’Histoire. C’est ignorer ce qui fonde la singularité marocaine : le lien organique entre le trône et la société, articulé par une institution unique dans le monde musulman “Imarat al-Mouminine”, le Commandement des Croyants.
Ce n’est ni un ornement liturgique, ni un protocole figé. C’est l’axe invisible autour duquel tourne la stabilité du royaume. Loin d’être une invention opportuniste, il est le fruit d’un pacte qui remonte à la dynastie idrisside : unir l’autorité spirituelle et la légitimité temporelle pour protéger la communauté. Grâce à cette architecture, le Maroc a résisté aux empires, déjoué les colonisations, et surtout évité ces guerres confessionnelles qui ont pulvérisé tant d’autres sociétés.
Le roi Mohammed VI, en héritant de ce pacte, n’en a pas fait une relique du passé. Il l’a réinterprété pour le XXIᵉ siècle : un Islam protecteur, non partisan ; une spiritualité qui n’exclut pas la modernité, mais la canalise. Le Maroc n’a pas connu de guerres de religion. Il n’a pas vu naître de fractures doctrinales mortifères. Cette paix spirituelle, il la doit à l’Imarat al-Mouminine. Ceux qui prétendent y voir un folklore religieux ne comprennent pas que c’est la charpente invisible qui tient la maison debout.
Et voilà que Le Monde croit découvrir une menace islamiste suspendue au-dessus du trône. Comme si le Maroc vivait sous la hantise d’un basculement. Mais c’est une erreur d’échelle. Les islamistes marocains, loin d’être des forces insurrectionnelles, se sont toujours inscrits dans un cadre pacifique. Certains ont gouverné, puis se sont dissipés dans les responsabilités quotidiennes. D’autres critiquent, mais sans jamais franchir le seuil de la violence. Le véritable combat du Maroc est ailleurs : dans la justice sociale, la modernisation économique, la réduction des inégalités. En ramenant tout à une opposition factice, Le Monde ne décrit pas le Maroc, il projette ses propres fantasmes.
Car il y a un non-dit derrière ces grilles de lecture : l’attente d’un « printemps arabe » marocain, comme si la démocratie ne pouvait éclore que dans le fracas, comme si le changement n’avait de valeur que dans la rupture. Or, le Maroc a déjà répondu à cette tentation en 2011, par une réforme constitutionnelle, par l’intégration des contestations, par le choix d’un changement ordonné. Le peuple marocain n’a pas voulu du chaos pour goûter au progrès. Il a choisi la voie plus subtile, plus exigeante : celle de la continuité réformatrice. Et cela, précisément, déstabilise une partie de la presse occidentale, qui voudrait voir dans le désordre une norme universelle.
Il faudrait pourtant regarder le Maroc tel qu’il est. Sur le plan intérieur, un pays qui avance à pas réels : réforme du code de la famille, reconnaissance progressive du rôle de la société civile, lutte doctrinale contre l’extrémisme par la promotion d’un islam de tolérance. Sur le plan extérieur, un acteur continental et international incontournable : en Afrique, le Maroc est un partenaire stratégique ; en Europe, un allié indispensable ; sur la question du Sahara, une légitimité consolidée par une reconnaissance croissante. Tout cela n’est pas l’œuvre d’un hasard, mais d’une vision royale qui conjugue patience et audace, prudence et anticipation.
Alors, quand Le Monde prétend lire dans le Maroc une scène immobile où un monarque se tiendrait face à des islamistes tapis dans l’ombre, il ne fait que réactiver une vieille paresse : celle qui croit expliquer l’Orient avec deux clichés. Mais le Maroc n’est pas un cliché. C’est une énigme féconde. Une alchimie de tradition et de modernité, d’unité spirituelle et de diversité culturelle.
Et il y a, dans cette méconnaissance, quelque chose de plus grave : un mépris discret à l’égard du peuple marocain. Car suggérer que le Maroc n’est qu’un « roi face à des islamistes », c’est nier que la véritable dynamique vient des Marocains eux-mêmes, de leur volonté de bâtir, de discuter, de progresser dans la stabilité. C’est effacer la maturité d’une société qui, loin d’être spectatrice, est co-autrice de son destin.
Aujourd’hui, les Marocains le savent. Ils savent que leur roi n’est pas un obstacle, mais le garant de cette co-construction. Qu’il n’est pas un rempart contre le peuple, mais le ciment du peuple. C’est pourquoi islamistes et modernistes, conservateurs et progressistes, de l’intérieur et de la diaspora, se tiennent derrière lui. Non pas par soumission, mais par choix.
Et cette diaspora, cultivée et vigilante, n’est pas dupe des caricatures. Elle ne se taira plus devant des récits biaisés. Elle rappelle avec force : nous n’accepterons ni la condescendance ni la falsification. Notre roi est notre légitimité, notre unité, notre avenir.
Le Maroc n’a pas besoin d’un printemps importé. Il est déjà une saison continue, qui s’invente à son rythme. Et face aux journaux qui perdent leurs dents en croyant mordre dans l’Histoire, il demeure cette évidence : un peuple debout, un roi présent, une nation inébranlable.

