Quand le silence devient souverain
Lettre d’amour à un roi tranquille et réquisitoire contre l’obsession bruyante
Quand le silence devient souverain
Lettre d’amour à un roi tranquille et réquisitoire contre l’obsession bruyante
Par zakia laaroussi rédactrice en chef de ALWARQAE
Il existe des écritures qui naissent du savoir, et d’autres qui surgissent de l’inquiétude.
Celles-ci ne cherchent pas à comprendre l’État, mais à le réduire à des signes visibles : un corps observé, un silence commenté, une absence interprétée. Ce glissement n’est pas analytique ; il est révélateur d’un malaise face à une souveraineté qui ne se conforme pas aux rituels attendus du pouvoir spectaculaire.
Les États profonds ne parlent pas sans cesse. Ils persistent.
Ils ne se définissent ni par la fréquence de leurs apparitions ni par la nervosité de leurs justifications, mais par leur capacité à durer, à structurer le temps, à absorber le choc sans vacarme. Là où le pouvoir fragile multiplie les mots pour conjurer le doute, le pouvoir établi accepte le silence comme une forme de plénitude.
Dans cette expérience politique, le silence n’est ni retrait ni effacement. Il est densité. Il est la preuve que l’État ne dépend plus de la voix quotidienne pour affirmer sa légitimité. Ce calme dérange parce qu’il rompt avec une tradition médiatique où l’autorité doit s’exhiber pour exister. Ici, l’autorité se manifeste ailleurs : dans la continuité des choix, dans la cohérence des trajectoires, dans la solidité des institutions.
L’erreur récurrente consiste à confondre la visibilité avec la présence. Lorsque l’image devient la condition de l’existence politique, toute absence est perçue comme une faille. Mais lorsque le pouvoir est institutionnalisé, lorsque la décision est incorporée dans la structure même de l’État, l’éloignement de la scène cesse d’être une menace. Il devient un détail.
On interprète alors le déplacement comme une fuite, parce qu’on ignore ce qu’est la confiance intérieure. Or seuls les pouvoirs incertains se cloîtrent. Ceux qui savent la profondeur de leurs racines circulent sans crainte. Ils n’abandonnent pas le centre : ils l’emportent avec eux.
C’est dans ce cadre que s’inscrit le choix africain. Non comme posture morale, encore moins comme rhétorique postcoloniale, mais comme stratégie patiente et concrète. Investir plutôt que sermonner. Partager plutôt que diriger. Construire plutôt que proclamer. Cette orientation a déplacé le centre de gravité : ce qui était perçu comme périphérie est devenu horizon, et ce qui était marginal est devenu axe. Le pays n’a pas cherché à briller ; il s’est rendu nécessaire. Et c’est précisément ce déplacement silencieux qui a transformé une présence régionale en étoile de référence continentale.
La simplicité du souverain, souvent mal comprise, participe de la même logique. Elle n’est ni calcul ni désinvolture, mais conséquence d’une légitimité qui n’a plus besoin de se masquer. Le pouvoir réellement assuré n’a pas à se théâtraliser. Il peut se permettre l’humanité sans craindre l’érosion de l’autorité. Là où d’autres sacralisent la distance pour protéger leur fragilité, celui-ci accepte la proximité parce que la structure tient.
Que reste-t-il alors à ceux qui peinent à lire cette configuration ? Les marges. Le détail. Le corps. Le silence.
Quand l’analyse échoue à saisir l’architecture d’un État, elle se replie sur l’anecdotique. Quand elle ne peut interroger la stratégie, elle dissèque l’apparence. Ce n’est pas une critique ; c’est une défaite intellectuelle.
L’histoire, elle, ne s’attarde pas sur ces fragments. Elle observe les lignes longues. Elle se souvient des pouvoirs qui ont traversé les secousses sans hystérie, des monarchies qui ont compris que gouverner, ce n’est pas occuper l’espace médiatique, mais porter le poids du temps. Elle retient ceux qui ont accepté d’être jugés non sur le bruit, mais sur la durée.
Notre attachement à ce roi tranquille naît de là. De cette manière rare d’exercer l’autorité sans arrogance, d’assumer la continuité sans crispation, de préférer la construction lente aux réponses immédiates. Et notre colère vient du refus obstiné de voir cette réalité, remplacée par une lecture impatiente, souvent condescendante, incapable de penser un pouvoir qui ne lui ressemble pas.
Car il est des souverainetés qui ne demandent pas à être aimées pour être légitimes. Elles le deviennent parce qu’elles tiennent. Et lorsqu’elles tiennent, malgré le silence, malgré la distance, malgré les projections hostiles, elles imposent une évidence simple : la forme la plus aboutie du pouvoir est celle qui n’a plus besoin de se prouver.
