Quand le pouvoir n’a pas besoin de se montrer
Réplique au journal l’express par le polytologue Marto Baratto
Dans le débat public contemporain, on assiste à une confusion de plus en plus marquée entre visibilité et présence, entre exposition médiatique et exercice réel de l’autorité. Cette confusion révèle non seulement une crise de la politique, mais une crise plus profonde encore de la manière dont la modernité comprend le pouvoir. C’est ce nœud essentiel que Zakia Laaroussi met en lumière avec lucidité dans son article dur et légitime, publié dans plusieurs quotidiens et relayé en Italie par le site focusmediterraneo.it, intitulé « Quand le silence devient souverain : une lettre d’amour à un Roi tranquille et une accusation contre l’obsession bruyante ».
Dans un passage central de son article, Laaroussi écrit :
« L’erreur récurrente est de confondre la visibilité avec la présence. Lorsque l’image devient la condition de l’existence politique, toute absence est perçue comme un défaut. Mais lorsque le pouvoir est institutionnalisé, lorsque le processus décisionnel est incorporé dans la structure même de l’État, la distance par rapport à la scène cesse d’être une menace. Elle devient un simple détail. »
Ces mots saisissent avec une précision chirurgicale l’un des maux de notre époque. La société contemporaine, dominée par le flux continu d’images, de déclarations et de prises de position, peine à concevoir un pouvoir qui ne s’exprime pas constamment par la visibilité. Le silence est interprété comme une faiblesse, la discrétion comme un manque, l’absence de la scène comme un vide d’autorité. Or, cette logique est radicalement étrangère à la tradition monarchique, où le pouvoir ne naît pas de l’exposition, mais de la continuité.
Les attaques dirigées contre le Roi du Maroc en sont une démonstration évidente : elles révèlent une incapacité structurelle à comprendre la différence entre un souverain et un homme politique. Le politicien moderne vit de visibilité : il doit se montrer, parler, expliquer, se justifier. Le Souverain, au contraire, est. Sa présence ne coïncide pas avec son image, mais avec l’existence même de l’institution qu’il incarne. Lorsque le pouvoir est véritablement institutionnalisé, comme l’observe Laaroussi, la distance par rapport à la scène n’est pas une menace : elle fait partie intégrante de son fonctionnement.
Cette réflexion ne concerne pas uniquement le Maroc. En tant qu’Italien et catholique, je pose depuis des mois la même question à ceux qui accusent le Saint-Père d’être « silencieux » ou « peu visible ». Le Pape, en effet, est lui aussi un monarque : non seulement Chef spirituel de l’Église catholique, mais également Chef d’État d’une monarchie absolue, la Cité du Vatican. Exiger de lui une présence médiatique constante, c’est méconnaître radicalement la nature de son rôle. Le Pape n’est pas un leader politique en quête de consensus, mais un Souverain spirituel et institutionnel, dont l’autorité ne dépend pas de la fréquence de ses apparitions.
Tout véritable gouvernant sait que le pouvoir authentique n’a pas besoin d’être constamment exhibé. Cela vaut en général, mais plus encore pour les monarchies. La visibilité est une nécessité des systèmes électifs, des Présidents de la République, des politiciens qui doivent renouveler périodiquement leur légitimité. Le Souverain, en revanche, n’est pas appelé à convaincre, mais à garantir la continuité. Sa force réside précisément dans le fait de ne pas se confondre avec le bruit du temps présent.
Des figures comme le Roi du Maroc, Sa Majesté le roi Charles III et le Pontife romain incarnent aujourd’hui les derniers remparts d’une conception du pouvoir que la modernité tend à rejeter : celle selon laquelle la monarchie transcende la personne du souverain. Le Roi passe, l’institution demeure. Les citoyens savent qu’il y a un Roi, même sans le voir quotidiennement. Ils savent que l’autorité existe, même sans proclamations. Cette conscience ne génère pas d’angoisse, mais de la stabilité.
Dans le cas du pape Léon XIV, cette dynamique apparaît de manière encore plus évidente. Après des années durant lesquelles les Pontifes ont été enfermés par les médias dans des catégories rassurantes — « pape théologien », « pape missionnaire », « pape de l’Église en sortie » — l’Église se trouve aujourd’hui face à un Pape qui refuse les étiquettes. Un Pape qui exerce son ministère comme Chef religieux et Chef d’État, se dépouillant de lui-même pour faire émerger l’institution. Il ne recherche pas une narration personnelle, ne construit pas un personnage, ne se prête pas à la logique de l’hypercommunication.
Telle est l’essence la plus profonde de la monarchie : dépouiller la figure de la personne pour faire émerger l’institution. Réduire le moi pour renforcer la fonction. À une époque qui exalte l’individu et se méfie des structures, la monarchie rappelle que le pouvoir n’est jamais seulement personnel, mais symbolique, historique, transcendant. C’est précisément cette distance, ce silence, qui le rend solide.
Comme l’écrit Zakia Laaroussi, lorsque le pouvoir est véritablement incorporé dans la structure de l’État, la distance par rapport à la scène devient un détail. Dans un monde obsédé par la visibilité, le Souverain silencieux apparaît anachronique. En réalité, il est profondément subversif. Il rappelle que gouverner ne signifie pas apparaître, mais être. Et que, parfois, le silence n’est pas une absence de pouvoir, mais sa forme la plus élevée.
